CE QUE LA MER N’EFFACE PAS

Article original publié en anglais par Dr BOUMEDIENE BENYAHIA dans Geneva Times sous le titre « Gorée: What the Sea Did Not Erase ». Cette version française est publiée par le Geneva Institute for Multilateralism, Human Rights and Faith (GIMHRF)…

Article original publié en anglais par Dr BOUMEDIENE BENYAHIA dans Geneva Times sous le titre « Gorée: What the Sea Did Not Erase ». Cette version française est publiée par le Geneva Institute for Multilateralism, Human Rights and Faith (GIMHRF) avec l’autorisation de l’auteur.

Le 7 mai 2026, j’ai visité l’île de Gorée dans le cadre d’une mission menée avec une délégation de la communauté des praticiens du cadre onusien F4R (1). Dès l’approche maritime, quelque chose frappe : Gorée apparaît d’abord comme une beauté paisible. Les maisons ocre, les façades coloniales, le calme apparent de l’Atlantique, les ruelles étroites baignées de lumière donnent l’illusion d’un lieu suspendu hors du temps. Pourtant, cette île minuscule de 28 hectares, située à quelques kilomètres de Dakar et inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1978, concentre l’une des mémoires les plus lourdes de l’histoire humaine. Je n’y ai pas seulement visité un site historique. J’ai eu le sentiment d’entrer dans une géographie morale. À Gorée, les murs parlent encore. Le silence aussi. Très tôt durant la visite, une phrase de Nelson Mandela m’est revenue. Lors de sa visite de l’île de Gorée, le 22 juin 1991, il aurait déclaré que l’on venait à Gorée « pour se purifier de l’inhumanité », une phrase devenue emblématique de la portée mémorielle universelle du lieu.

Une île où la douceur visible cache une violence historique immense
Ce qui demeure saisissant à Gorée, c’est le contraste entre l’esthétique du lieu et ce qu’il représente. La Maison des Esclaves, avec ses cellules étroites, ses murs épais et sa célèbre ouverture sur l’océan appelée « porte du Non-Retour », condense à elle seule plusieurs siècles de déshumanisation. Face à cette porte, j’ai compris que l’esclavage transatlantique ne fut pas simplement une exploitation économique parmi d’autres. Il s’agissait d’un système mondial organisé autour de la transformation de l’être humain en marchandise circulante. Des hommes, des femmes et des enfants furent arrachés à leurs sociétés, séparés de leurs familles, privés de leurs noms, puis intégrés à une économie atlantique qui fit de leur corps un capital. Le droit international moderne est né aussi contre cela.

La Convention relative à l’esclavage de 1926 (2) définit l’esclavage comme l’exercice de « tout ou partie des attributs du droit de propriété » sur une personne. Après 1945, la Déclaration universelle des droits de l’homme, puis le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ont transformé cette mémoire historique en principe universel : aucun être humain ne peut appartenir à un autre. À Gorée, ces textes cessent d’être abstraits. Ils prennent un visage.
Ce que l’esclavage détruit pendant des siècles. L’erreur la plus grave consiste à croire que l’esclavage appartient seulement au passé. Les recherches contemporaines montrent au contraire que les sociétés meurtries par les traites négrières portent encore des séquelles profondes dans leurs structures économiques, sociales et psychologiques.

Les travaux de l’économiste Nathan Nunn (3) ont établi une corrélation robuste entre l’intensité historique de l’exportation d’esclaves depuis certaines régions africaines et leurs difficultés économiques contemporaines. Les territoires les plus touchés par les razzias et les déportations figurent souvent parmi ceux qui ont connu les plus grandes fragilités institutionnelles et les plus faibles trajectoires de développement à long terme.

Dans une étude devenue classique, Nathan Nunn et Leonard Wantchekon (4) montrent que les populations historiquement exposées à la traite présentent aujourd’hui des niveaux plus faibles de confiance interpersonnelle et institutionnelle. Leur hypothèse est puissante : lorsque des sociétés vivent durant des générations sous la menace de l’enlèvement, de la trahison et de la vente d’êtres humains, la peur finit par pénétrer les structures invisibles du lien social.
Autrement dit : l’esclavage détruit aussi la capacité des sociétés à croire les unes dans les autres.
En parcourant Gorée, cette idée m’a poursuivi. Derrière les murs de pierre, ce ne sont pas seulement des individus qui furent brisés, mais des continuités familiales, des transmissions culturelles, des architectures de confiance, des mémoires collectives.

La mémoire : une condition de la paix humaine
C’est précisément pour cela que Gorée possède aujourd’hui une portée universelle.
L’UNESCO considère l’île comme un « Site of Conscience », un lieu où la mémoire historique doit servir les droits humains, la démocratie et la prévention des violences futures. Cette dimension est fondamentale. Une mémoire authentique n’a pas pour fonction d’entretenir une culpabilité éternelle ; elle sert à empêcher la répétition. Or les tentations hégémoniques n’ont pas disparu. Elles changent simplement de langage lorsqu’elles ne le gardent pas mot à mot (5).
Les sciences politiques contemporaines montrent que les logiques de domination réapparaissent chaque fois qu’un système économique ou géopolitique considère certaines populations comme plus exploitables, plus remplaçables ou moins dignes d’être protégées. Les formes modernes de traite humaine, d’exploitation migratoire, de travail forcé ou de servitude domestique prolongent, sous d’autres structures, cette vieille idée selon laquelle certains corps seraient disponibles pour la richesse d’autrui.

L’Organisation internationale du Travail (6) estime aujourd’hui à près de 28 millions le nombre de personnes vivant sous travail forcé dans le monde. Derrière ces chiffres, il existe une continuité historique troublante : lorsque la dignité humaine cesse d’être la limite absolue, l’économie finit toujours par produire des formes nouvelles de servitude.


C’est ici que la question de la paix devient centrale. Gorée m’a conduit à penser que la paix ne peut plus être comprise comme la simple absence de guerre. Elle doit être conçue comme une condition anthropologique, juridique et civilisationnelle permettant l’existence même de la dignité humaine. Autrement dit, le droit humain à la paix constitue la condition d’existence et d’effectivité de tous les droits fondamentaux (7).

Sans paix, les droits demeurent théoriques.
Sans paix, la liberté devient précaire.
Sans paix, la dignité peut toujours être suspendue au nom de la puissance, de la sécurité ou de
l’économie.

Cette réflexion rejoint directement le travail que je mène actuellement autour du Droit Humain à la Paix, dont la publication doit paraître lors de la commémoration, en 2026, de la Déclaration des Nations unies sur le droit à la paix adoptée par l’Assemblée générale en 2016. Gorée donne à cette idée une profondeur concrète : les grandes catastrophes humaines commencent toujours lorsque la paix cesse d’être pensée comme un droit fondamental partagé par tous les êtres humains. C’est pourquoi Gorée demeure actuelle. L’île n’est pas tournée vers le passé ; elle
interroge notre présent et futur.

Ce que j’ai compris en quittant Gorée
Lorsque j’ai quitté l’île ce 7 mai 2026, je suis reparti avec une conviction simple : les
civilisations ne se jugent pas seulement à leur puissance, mais à leur capacité de reconnaître les vies qu’elles ont broyées. Gorée oblige à penser ensemble le droit, la mémoire, le développement et la paix. Elle rappelle que les blessures historiques ne disparaissent pas avec le temps ; elles traversent les familles, les institutions, les économies et les imaginaires collectifs. Elle montre aussi que la paix durable ne peut exister sans vérité historique, sans justice et sans vigilance morale.
La mer qui entoure Gorée semble calme. Pourtant, elle continue de renvoyer à l’humanité une question essentielle :
Que devient une civilisation lorsqu’elle commence à considérer certains êtres humains comme négociables ?

Références

(1) Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (OHCHR). Faith for Rights (F4R). Genève : Nations unies, 2017.

(2) Société des Nations. Convention relative à l’esclavage, signée à Genève le 25 septembre 1926, entrée en vigueur le 9 mars 1927.

(3) Nathan Nunn, “The Long-Term Effects of Africa’s Slave Trades,” Quarterly Journal of Economics 123, no. 1 (2008).

(4) Nathan Nunn and Leonard Wantchekon, “The Slave Trade and the Origins of Mistrust in Africa,” American Economic Review 101, no. 7 (2011).

(5) Boumédiène Benyahia, « Résistances spirituelles à la guerre : Abdelkader, Gandhi et Mandela », Medium, 2025.

(6) Nathan Nunn and Leonard Wantchekon, “The Slave Trade and the Origins of Mistrust in Africa,” American Economic Review 101, no. 7 (2011).

(7) Boumédiène Benyahia, « La paix au-dessus de nos têtes », Medium, 2025.